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L’éco-socialisme démocratique remplacera-t-il le capitalisme ? (Vishwas Satgar)

« Les robinets du pétrole ne seront fermés que lorsque le dernier dollar sera extrait de cette ressource mortifère » écrit le sociologue Vishwas SATGAR (1). Pour lui, il ne faut pas se cacher que la logique du capitalisme contemporain ne relève pas seulement de la prédation des biens naturels, mais d’un écocide « c’est-à-dire d’un anéantissement des conditions nécessaires au maintien de la vie humaine et non humaine sur la planète Terre ».

Un sourire pour l’année 2021. Tag urbain. Plaque d’égout peinte à la bombe de peinture bleu, au milieu de la chaussée, rue de la Liberté (au droit de la rue Édouard Ferron) à Savigny-sur-Orge (Essonne), 30 décembre 2020. © Photographie Bernard Mérigot / CAD.

Qualifier le pétrole de substance « mortifère » (qui provoque la mort) constitue un raccourci militant. Il exprime en un mot que l’exploitation et l’utilisation de cette énergie fossile, par les pollutions qu’elle produit, portent atteinte à l’environnement, détériorent la santé humaine, et dégradent le climat.
Vishwas SATGAR enseigne les sciences politiques et la sociologie à l’université de Witwatersrand en Afrique du Sud. Surnommée en abrégé « Wits University », c’est la plus importante université du pays (30 000 étudiants). Elle a été créée à Johannesburg en 1896. Le prix Nobel de la Paix Nelson MANDELA y a étudié et enseigné. Trois autres prix Nobel, Aaron KLUG (Chimie), Nadine GORDIMER (Littérature) et Sydney BRENNER (Physiologie/médecine), mais aussi Johnny GLEGG, y ont été professeurs.

Les analyses sur l’état économique et social du monde développées par les universitaires non-européens sont, d’une façon générale, moins frileuses, et plus déterminées que celles de nombre de « spécialistes » français et européens. Ils s’affranchissent plus librement d’un conformisme ambiant à l’égard des systèmes en place, comme si leur appartenance au continent africain, asiatique ou sud-américain, et aux réalités quotidiennes de leurs territoires en développement conjugués, les amenaient à prendre des positions militantes pour l’avenir, tirant des conclusions apportées par les  sciences humaines et sociales qu’ils enseignent.

Il en est ainsi à l’égard de l’écologie et du réchauffement climatique qui ne saurait plus aujourd’hui constituer un sujet de débat – vous savez, la fameuse et imbécile question « le climat se réchauffe, ou ne se réchauffe-t-il pas ? » que nous entendons depuis si longtemps. Ces questions sont désormais entrées  dans le domaine d’actions positives qui fait consensus. Ses fondements sont enseignés et ses implications pratiques sont déclinées  par de nombreuses recherches universitaires dans diverses disciplines.

SATGAR Vishwas (Ed), The Climate Crisis. South African and Global Democratic Eco-Socialist Alternatives, Wits University, South African Republic, 2018, ISBN: 9781776142071

Le changement climatique s’accélère.

« Dans le monde contemporain du capitalisme centré sur le carbone, les voitures gourmandes en essence, les avions de haute technologie avancée, et les gigantesques porte-conteneurs et les gratte-ciels, tous consommateurs d’énergie, constituent des armes de destruction massive.
Plus les relations sociales basées sur une consommation intensive de ressources et centrées sur le carbone prévalent, plus le changement climatique s’accélère. »
(p. 13)

Vishwas SATGAR propose une évidence que l’on ne peut rejeter : la logique du capitalisme contemporain, qui est fondé sur un mode d’appropriation et d’accumulation de biens, est un mode d’anéantissement progressif des conditions nécessaires au maintien de la vie humaine et non humaine sur la planète Terre

« Il est sidérant de constater que le capital carbone conserve encore sa place dans le mix énergétique mondial,
•   malgré tous les signaux d’alarme lancés par les sciences du climat,
•   malgré le ralentissement de la demande lié à la pandémie Covid-19,
•   malgré les évènements climatiques extrêmes qui se produisent chaque semaine sur la planète Terre. »

Les défenseurs de la justice climatique développent trois formes d’action de rupture :

  1. La rupture symbolique avec la normalité. Tout le monde pense à Greta THUNBERG et aux actions de protestation que la jeune génération mène autour de #FridayForFutur. Il est urgent de prendre en compte les données de la science sur le climat.
  2. La rupture tactique par le blocage de la production de carbone : extraction des combustibles fossiles, boycott de MacDonald’s, Walmart, Subway… qui ont des intérêts dans l’agriculture sur brûlis en Amazonie, blocage des mines de charbon en Allemagne…
  3. Rupture stratégique du capitalisme écocide en proposant des alternatives systémiques (« Green New Deals », Pactes verts).

La triple violence coloniale, néolibérale et impérialiste n’a pas réussi à détruire l’attente d’une relation désaliénée avec le monde, garanties par un humanisme positif et un monde lent, fondé sur les cycles métaboliques de la nature.

L’éco-socialisme est une vision qui se pose à tous les niveaux des gouvernances territoriales. Aucune de ces gouvernances ne doit attendre les autres. Chacune doit prendre sans tarder des initiatives. Les biens communs mondiaux (l’eau, la terre, la biodiversité, les océans, la biosphère…) sont impliqués dans la revanche de la nature contre l’écocide capitaliste : à l’infinité de la nature s’oppose, au-delà de la finitude individuelle des humains, cette autre infinitude qui est la croyance en une infinitude d’un destin partagé.
Autant d’idées qui doivent s’imposer, internationalement, nationalement et localement et commander quotidiennement les actions concrètes d’une écologie intégrale.

Vishwas SATGAR, The Climate Crises and Democratic Eco Socialist Alternatives, 1 March 2018. Video Youtube https://www.youtube.com/watch?v=dfxrZuG7nwI


RÉFÉRENCES

SATGAR Vishwas, « Après le capitalisme, l’éco-socialisme démocratique ? », Dialogue global, International Sociological Association (ISA), 2020/3, pp. 13-15.
Vishwas SATGAR est professeur de Sociologie à l’Université du Witwatersrand (Afrique du Sud). Membre du Comité de recherche de l’International Sociological Association (ISA).

SATGAR Vishwas, The Climate Crisis. South African and Global Democratic Eco-Socialist Alternatives, Wits University, South African Republic, 2018, ISBN: 9781776142071
(Subjects: Earth and Environmental Sciences, Climatology and Climate Change).

SATGAR, Vishwas The Climate Crises and Democratic Eco Socialist Alternatives, 1 March 2018. Video Youtube https://www.youtube.com/watch?v=dfxrZuG7nwI

COMMENTAIRE DES ILLUSTRATIONS

  • Un sourire pour l’année 2021. Tag urbain. Plaque d’égout peinte à la bombe de peinture bleu, au milieu de la chaussée, rue de la Liberté (au droit de la rue Édouard Ferron) à Savigny-sur-Orge (Essonne), 30 décembre 2020. © Photographie Bernard Mérigot / CAD.
  • SATGAR Vishwas (Ed), The Climate Crisis. South African and Global Democratic Eco-Socialist Alternatives, Wits University, South African Republic, 2018, ISBN: 9781776142071
  • Vishwas SATGAR, The Climate Crises and Democratic Eco Socialist Alternatives, 1 March 2018. Video Youtube https://www.youtube.com/watch?v=dfxrZuG7nwI

© Sylvie MONNIOTTE-MÉRIGOT et Bernard MÉRIGOT. Article mis en ligne le 18 février 2021.

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ISSN 2495-1161. Dépôt légal du numérique, BNF 2021

Réchauffement climatique : l’État français a manqué à ses obligations. Le texte complet du jugement du Tribunal administratif de Paris du 3 février 2021 (Oxfam France)

« L’État versera à l’association Oxfam France, l’association Notre Affaire à Tous, l’association pour la Nature et l’Homme, l’association Greenpeace France la somme d’un euro chacune en réparation de leur préjudice moral » peut-on lire dans le jugement du Tribunal administratif de Paris rendu le 3 février 2021. (Article 3 du jugement, p. 38)

Fumées de cheminées d’usine, Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne), 14 décembre 2016. © Photographie Bernard Mérigot pour PEE.

Le jugement du 3 février 2021 fait suite à un recours déposé par plusieurs associations (Association Oxfam France, Association Notre Affaire à Tous, association pour la Nature et l’Homme, Association Greenpeace France). Elles demandaient notamment  :

  • « d’enjoindre au premier ministre et aux ministres compétents de mettre un terme à l’ensemble des manquements de l’État à ses obligations – générales et spécifiques – en matière de lutte contre le changement climatique » (p. 1),
  • « de prendre les mesures nécessaires aux fins de réduire les émissions de gaz à effet de serre dans l’atmosphère (…) à un niveau compatible avec l’objectif de contenir l’élévation moyenne de la planète en-dessous du seuil de 1,5 ° »
  • « de prendre les mesures nécessaires à l’adaptation du territoire national ».

De mauvais esprits se sont empressés de minimiser à la fois la portée et la validité du jugement du Tribunal administratif. De tels propos, profondément irresponsables (« Je n’en sais rien, mais je suis compétent pour donner mon avis à tout le monde ») relèvent de la dénégation à l’égard d’une réalité scientifique établie.

Les conséquences de ce jugement sont considérables, pour les citoyens, les élus, les administrations, les juristes. Et ce, quels que soient les épisodes à venir de ce feuilleton judiciaire qui demeure « à suivre ».  La publication de référence des professionnels du droit administratif, l’ Actualité juridique de Droit administratif (AJDA) publiée par Dalloz à titré à ce sujet : « Le préjudice écologique reconnu dans l’« Affaire du Siècle». (1)
On retiendra qu’en 2021, pour la première fois, la justice a reconnu le bien-fondé des revendications citoyennes portées par des associations en matière de lutte contre le réchauffement climatique.

La Justice a donc reconnu « Au nom du peuple Français »,  le non-respect « de la trajectoire de réduction des gaz à effet de serre que l’État a lui-même établi ». La France a pris divers engagements internationaux (comme l’Accord de Paris en 2015) pour limiter ses émissions de gaz à effet de serre, et atteindre un bilan neutre en 2050. (2) Dans ce but, elle s’est fixée une trajectoire :

  • – 1,5 % de réduction des émissions chaque année, pendant cinq ans, de 2016 à 2025,
  • 3,2 % chaque année pendant vingt-cinq ans, de 2025 à 2050.

Pour ce faire, l’amélioration de l’efficacité énergétique, est déclinée selon deux grandes actions :

  • d’une part, par la baisse de la consommation énergétique,
  • d’autre part, par l’amélioration de l’efficacité énergétique.

Or, aucun de ces objectifs n’a été atteints durant les quatre années de la période 2015-2019, comme l’atteste l’observatoire climat-énergie, et comme le reconnaît le gouvernement lui-même.

  • Le budget carbone a été dépassé de + 4 %.
  • En 2018 et 2019, la réduction des gaz à effet de serre n’a atteint que – 0,9 %.

Ce non-respect des plafonds d’émissions fixés par la Stratégie Nationale Bas-Carbone se manifeste dans presque tous les secteurs :

  • transports (en 2017, 10,6 % de dépassement),
  • bâtiment (22,7 %) et
  • agriculture (3,2 %).

Les associations soutiennent que ces résultats ne correspondent pas aux objectifs fixés et qu’il est impératif d’effectuer un suivi véritable pour évaluer les mesures mises en œuvre afin de respecter les engagements pris.

Dans son rapport de juillet 2020, le Haut Conseil au Climat relève qu’au vu des objectifs poursuivis. les actions climatiques engagées sont insuffisantes. La trajectoire fixée par le gouvernement ( – 40 % de réduction des émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030) doit être beaucoup plus contraignante pour parvenir aux résultats annoncés.

Jugement du Tribunal administratif de Paris rendu le 3 février 2021. Lutte contre le changement climatique (38 pages). Archives Portes de l’Essonne Environnement. Pdf du texte complet Jugement TA 03 02 2021 Oxfam

« L’Affaire du siècle » demeurera comme étant le nom de la campagne de protestation contre le manque de résultats obtenus par l’État français en matière de lutte contre le réchauffement climatique qui a été initiée en France le 17 décembre 2018 par quatre associations (Fondation pour la nature et l’homme, Greenpeace France, Notre affaire à tous, Oxam France) et qui a poursuivi en justice l’État pour son inaction en matière de lutte contre l’émission de gaz à effet de serre.

  • Une pétition collecte en 2019 deux millions de signatures en un mois. Les réponses apportées par le gouvernement (Emmanuel MACRON, président (depuis 2017) ; Édouard PHILIPPE, Premier ministre (2017-2020); François de RUGY, ministre de l’Écologie, du Développement durable et de l’Énergie (2018-2019) étant jugées insuffisantes, un recours en justice contre l’État est déposé auprès du Tribunal administratif de Paris le 14 mars 2019.
  • Le 3 février 2021, le Tribunal administratif rend son jugement. Celui-ci reconnait la faute de l’État, en lui laissant deux mois pour soumettre des observations avant de se prononcer sur l’injonction à agir.

Cette action se situe dans le domaine de la justice climatique qui désigne les approches éthiques et morales et politiques du dérèglement climatique. Elle désigne notamment les plaintes et actions juridique déposés pour action insuffisante contre le changement climatique. Dans le monde, entre 2006 et 2019, plus de 1 300 plaintes relatives au Climat ont été déposées dans une trentaine de pays, parfois par des enfants. Les accusés sont surtout les gouvernements, mais les actions en justice visent de plus en plus les grandes entreprises qui sont de sont de grandes émettrices de gaz à effet de serre.

Comme l’écrit Cyril LEMIEUX, à propos d’un autre combat environnemental historique, celui qui a été mené pour « rendre visible » les dangers du nucléaire, la « sociologie de la mobilisation classique, en ignorant tout à la fois le travail de mise en visibilité de certaines réalités qui est poursuivi par les acteurs inquiets ou protestataires, et les multiples répercussions que ce travail tend à avoir dans la manière dont les tiers perçoivent leur environnement et s’y engagent, elle sous-estime les capacités d’auto-transformation du monde social. » (3)


CONCLUSIONS

Que devenons-nous retenir ?

  • Que le réchauffement climatique est une réalité à laquelle aucun territoire, quel qu’il soit, n’échappe.
  • Que tous les territoires sont concernés et obligatoirement solidaires. Il existe un ruissellement des responsabilités à tous les étages de l’emboitement territorial (État, régions, répartements, métropoles, intercommunalités, communes…). Les engagements qui incombent à l’État incombent  à tous. Personne ne peut plus s’amuser au petit jeu du « c’est pas moi, c’est l’autre…».
  • Qu’il est devenu intolérable que les engagements des collectivités publiques, des services publics, des entreprises ne soient pas conduits à leur terme et n’aboutissent pas aux résultats annoncés. Aucune collectivité ne peut se dérober. Nous sommes dans une « écologie de résultat ».
  • L’expertise citoyenne et associative en matière de transition climatique n’est en rien inférieure à celle de l’État. Elles doivent être reconnues à égalité à leur juste place en leur accordant une égale légitimité.

Tribunal administratif de Paris. En-tête.


RÉFÉRENCES

1. PASTOR Jean-Marc, « Le préjudice écologique reconnu dans l’« Affaire du Siècle». Le tribunal administratif de Paris reconnaît la carence partielle de l’État à respecter les objectifs qu’il s’est fixés en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre », Dalloz actualités, 4 février 2021. https://www.dalloz-actualite.fr/flash/prejudice-ecologique-reconnu-dans-l-affaire-du-siecle#.YB_BT2PjK88

2. Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC) du 9 mai 1992.
Accord de Paris du 12 décembre 2015 prévoyant les mesures nécessaires pour lutter contre le changement climatique (notamment en limitant les émissions de gaz à effet de serre).

3. LEMIEUX Cyril, « Une contribution à la Sociologie de la mobilisation. Rendre visible les dangers du nucléaire », Laboratoire, École des Hautes études en Sciences Sociales (EHESS). http://lier.ehess.fr/docannexe/file/2399/2008_dangers_nucle_aire.pdf
Cyril LEMIEUX est maître de conférences à l’EHESS, membre du Groupe de Sociologie Politique et Morale de l’Institut Marcel Mauss (CNRS-EHESS).

HAUTEREAU-BOUTONNET Mathilde, « Affaire du siècle » : les promesses climatiques risquent d’engager ceux qui les font, The Conversation, 7 février 2021. https://theconversation.com/affaire-du-siecle-les-promesses-climatiques-risquent-dengager-ceux-qui-les-font-154800?
Mathilde HAUTEREAU-BOUTONNET est Professeur de droit, Aix-Marseille Université (AMU)


LÉGENDES DES ILLUSTRATIONS

  • Fumées de cheminées d’usine, Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne), 14 décembre 2016. © Photographie Bernard Mérigot pour PEE.
  • Jugement du Tribunal administratif de Paris rendu le 3 février 2021. Lutte contre le changement climatique (38 pages). Archives Portes de l’Essonne Environnement. Pdf du texte complet Jugement TA 03 02 2021 Oxfam
  • Tribunal administratif de Paris. En-tête.

© MONNIOTTE-MÉRIGOT Sylvie, MÉRIGOT Bernard. Article mis en ligne le 7 février 2021.

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1

Vœux de PEE pour 2020

Le Conseil d’orientation de Portes de l’Essonne Environnement
vous adresse ses meilleurs vœux pour l’année 2020.

RÉFÉRENCE
© Crédit photographique BM/CAD pour PEE, « Héron au parc de Savigny-sur-Orge Morsang-sur-Orge », 20 août 2019.

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Quatre vœux pour 2020 : démocratie, environnement, égalités, intersectionnalité

Le média numérique Portes de l’Essonne Environnement (ISSN 2495-1161), publié sur le site http://portes-essonne-environnement.fr, est supporté par une structure associative et contributive, Porte de l’Essonne Environnement (PEE). Son Conseil d’orientation adresse ses remerciements à l’intention de tous ses lecteurs et de toutes ses lectrices qui suivent ses publications depuis la création du site en 2014.
En ce mois de janvier 2020, il leur adresse ses vœux les plus sincères.

Portes de l’Essonne Environnement

 

Dialogue global est le titre de la revue de l’Association internationale de Sociologie (International Sociological Association, ISA). « Dialogue global » constitue un impératif auquel tous les esprits progressistes ne peuvent que souscrire.

SOMMAIRE

  1. Les 4 voeux
  2. Document
  3. Exemples de conflits environnementaux et sociaux de demain
  4. Note sur l’intersectionnalité
  5. Légendes des illustrations de l’article
  6. Commentaires

I. LES 4 VOEUX

  • Une démocratie véritable
  • Un environnement enfin respecté
  • Un respect généralisé de l’égalité
  • Une dénonciation des effets des intersectionnalités (1)

Tels sont les quatre vœux que nous formulons pour cette nouvelle année 2020. Ce n’est pas un hasard s’ils concernent dans leur ensemble les quatre défis pour le XXIe siècle proposés par l’Association internationale de Sociologie qui organise en juillet 2020 à Porto Alegre son prochain congrès. Celui-ci se produit dans un contexte français, européen et mondial difficile, un monde rempli de dangers pour les générations qui habitent la Terre.


« Danger de mort ». Plaque de mise en garde de la SNCF taguée, 26 octobre 2019. © Photographie BM pour PEE.

 

Commentaire de l’illustration.
« Danger de mort » : les tags recouvrent la ville et cachent les interdictions.  Comment se fait-il que l’on ne rencontre jamais de panneaux  « Danger de vie » ? Peut-être parce que la vie, individuelle et collective, n’aime pas les interdictions. Pourtant les dangers se multiplient : réchauffement climatique, pesticides, perturbateurs endocriniens, discriminations, féminicides, diminution des retraites et des pouvoirs d’achat, absence de démocratie participative, discrédit des pouvoirs politiques… Et, dans dans une indifférence grandissante, venant d’au-delà des mers, des hommes, des femmes et des enfants continuent de franchir les frontières au péril de leur vie.


Il n’existe pas de gouvernance mondiale en mesure de résoudre les problèmes du monde.

« L’espoir d’une démocratie mondiale capable de s’attaquer aux trois problèmes mondiaux majeurs que sont le changement climatique, les migrations et les inégalités croissantes s’est aujourd’hui évanoui », tel est le constat réaliste que formule l’organe international représentatif des sociologues universitaires. Cela veut dire qu’aujourd’hui, l’analyse des pratiques politiques des différents États ne permet plus de croire qu’il existe une gouvernance mondiale en mesure de prendre en charge et de résoudre les problèmes du monde.

Le constat est alarmant. Il ne provient ni d’une analyse d’instances politiques, ni de celles de contre-pouvoirs partisans, mais d’une expertise scientifique indépendante développée par l’Association internationale de Sociologie (International Sociological Association, ISA). Ayant un statut d’ONG auprès de l’UNESCO, l’ISA regroupe 70 associations du monde entier et compte plus  8 000 sociologues universitaires appartenant à plus 72 pays. Ceux-ci ont choisi comme thème pour leur prochain congrès, en juillet 2020 à Porto Alegre (Brésil), de se pencher sur les quatre défis majeurs auxquels le monde est aujourd’hui confronté : la démocratie, l’environnement, l’immigration, l’intersectionnalité.

Leur analyse nous concerne pour une raison simple. Nous ne pouvons pas nous intéresser à un territoire (Portes de l’Essonne, Grand Orly Seine Bièvre, Métropole du Grand Paris) sans porter en même temps une attention particulière aux autres territoires qui nous entourent, et auxquels nous sommes confrontés. Le monde n’est pas seulement à notre porte : nous sommes le monde et le monde est en nous.

Tel est le message que nous adresse la communauté mondiale des sociologues. on lira ci-dessous en Document, leur message.


2. DOCUMENT

DÉMOCRATIE, ENVIRONNEMENT,
INÉGALITÉS, INTERSECTIONNALITÉ
Les quatre défis du XXIe siècle au programme du
Forum de l’Association internationale de Sociologie
de Porto Alegre (Brésil), du 14 au 18 juillet 2020

2000-2020 : vingt ans après le début du XXIe siècle, l’optimisme du millénaire s’est estompé et les défis auxquels nous sommes confrontés pour vivre ensemble sur une planète limitée sont encore plus urgents.

1. Démocratie
2. Environnement
3. Égalités
4. Intersectionnalités
5. Quels conflits environnementaux pour demain ?

1. DÉMOCRATIE

Alors que l’expansion et l’approfondissement de la démocratisation étaient tenus pour acquis au tournant du millénaire, la démocratie est en jeu dans un nombre croissant de pays, tandis que son élément clé constitué par la diversité et le respect égal pour tous les citoyens, est menacé.

L’espoir d’une démocratie mondiale qui soit capable de s’attaquer aux trois problèmes mondiaux majeurs s’est évanoui :

    • le changement climatique,
    • les migrations,
    • les inégalités croissantes.

Il est maintenant devenu clair que, pour faire face aux défis mondiaux, la démocratie doit être réinventée au sein et au-delà du système représentatif.

2. ENVIRONNEMENT

La crise environnementale et le changement climatique sont désormais une réalité préoccupante. Comment pouvons-nous vivre ensemble sur une planète limitée ? La terre et la nourriture sont redevenues des objets de lutte majeurs. Les conflits environnementaux et socio-territoriaux se sont multipliés contre les industries extractives. Quels sont les acteurs qui apportent des solutions innovantes pour faire prospérer nos sociétés à l’intérieur des frontières planétaires ? Comment la crise environnementale mondiale nous conduit-elle à la fois :

– à repenser notre monde ?
– à repenser les disciplines elles-mêmes qui étudient le monde, comme la sociologie et les sciences humaines et sociales ?

3. INÉGALITÉS

Les inégalités ont considérablement augmenté depuis le début du millénaire. Nous pouvons désormais compter vingt-six personnes qui possèdent plus de richesses que la moitié la plus pauvre de l’humanité. Ce niveau d’inégalité est une menace majeure pour la démocratie et l’écologie. Les inégalités affectent particulièrement les populations marginalisées et les femmes dans leur vie professionnelle, publique et privée.

4. INTERSECTIONNALITÉ

L’intersectionnalité est devenue un thème majeur dans les conférences de l’International Sociological Association (ISA) depuis 2000, au cours des vingt dernières années. Surmonter les discriminations économiques, raciales, coloniales et sexistes durables et interconnectées, et la violence qui les entretient, est un autre défi majeur de notre époque. La prise de conscience croissante de l’intersectionnalité est à la fois le résultat et le déclencheur de la montée des acteurs et des mouvements subalternes. Des communautés autochtones, des minorités, des féministes et des petites formes d’agriculture résistent à l’injustice en combinant pratiques, luttes sociales et visions du monde alternatives.

5. QUELS CONFLITS ENVIRONNEMENTAUX ET SOCIAUX POUR DEMAIN ?

Le Forum de l’Association internationale de Sociologie l’International Sociological Association (ISA), qui se réunit en juillet 2020 à Porto Alegre (Brésil), s’est donné pour tâche de fournir des analyses répondant à ces quatre défis mondiaux, en accordant une attention particulière à leurs interconnexions et aux solutions possibles.  Nous utiliserons ce forum pour demander comment la sociologie et les sciences sociales ont relevé ces quatre défis mondiaux et comment elles ont été transformées elles-mêmes par eux.
•   Quels sont les apports des acteurs et des épistémologies du Sud ?
•   Quelles sont les nouvelles tendances de la sociologie mondiale qui permettent des analyses innovantes répondant à ces défis ?
•   Quels sont les obstacles auxquels nous sommes confrontés pour résoudre ces problèmes ?
•   Comment affronter nos problèmes communs à l’ère de la mondialisation ?

De quelle manière les acteurs et les mouvements, tant progressistes que conservateurs, abordent-ils ces défis ? Dans quelles perspectives conflictuelles ?

Geoffrey PLEYERS
Vice-président de l’ISA chargé de la recherche

RÉFÉRENCES DU DOCUMENT

PLEYERS Geoffrey, « Les défis du XXIe siècle : démocratie, environnement, inégalités, intersectionnalité », IVe Forum ISA de sociologie, Porto Alegre, Brésil, 14-18 juillet 2020.
PLEYERS Geoffrey, « Challenges of the 21st Century : Democracy, Environment, Inequalities, Intersectionality », IV ISA Forum of Sociology, Porto Alegre, Brazil, July 14-18, 2020. https://www.isa-sociology.org/en/conferences/forum/porto-alegre-2020


3. EXEMPLES LOCAUX DE CONFLITS ENVIRONNEMENTAUX ET SOCIAUX DE DEMAIN

Au niveau local, les plans locaux d’urbanisme (PLU) décidés par les communes et les intercommunalités, qui autorisent par exemple la démolition de pavillons (dans le cas présent, des années de la fin du XIXe/début du XXe, et la disparition de leurs jardins et de leurs arbres) pour être remplacés par des immeubles avec leurs parkings, font partie d’un secteur de décisions qui échappent à ce jour à une réelle démocratie participative, maintenant à distance les habitants et les usagers actuels des territoires concernés. L’urbanisation croissante et la densification de l’habitat existant font partie des conflits environnementaux et sociaux de demain.

Annonce de démolition d’un pavillon devant être remplacé par un immeuble, rue Albert 1er / rue Chamberlin / avenue Carnot à Savigny-sur-Orge (Essonne). © Photographie BM pour PEE, 4 décembre 2019.

Commentaire de l’illustration.

Dans cet exemple, trois panneaux d’information de délivrance des permis de construire annoncent la construction d’un immeuble de 30 appartements (1 580 m2 construits). Il se situe dans un secteur subissant déjà de fortes contraintes urbanistiques et des bouchons de véhicules automobiles liés aux déplacements « pendulaires » (Une fois le matin, et une fois en fin de journée, du lundi au vendredi, durant les périodes scolaires), causés par les entrées et sorties des élèves de l’école du Sacré-Cœur, rue Chamberlin. Aucune municipalité n’a été en mesure à ce jour de les résoudre.
Un nouvel immeuble induit des nuisances permanentes. Les 30 appartements nouveaux amèneront environ 120 personnes et le stationnement permanent de 60 véhicules automobiles supplémentaires (2 véhicules par logement).
Il induit des nuisances intenses dans un temps limité. La période du chantier de construction – dont la durée et la conduite sont la plupart du temps insuffisamment maîtrisées – provoquera d’importantes nuisances du fait de la circulation d’innombrables véhicules pour les travaux.
Dans une ville, tout le monde cohabite avec tout le monde. La construction projetée aggravera de la situation, à la fois pendant les travaux, pour les riverains et pour les usagers, et de façon durable pour demain.

 

« Ici prochainement. La Villa Carnot ». Panneau d’annonce de construction d’un immeuble au carrefour rue Albert 1er / rue Chamberlin / avenue Carnot à Savigny-sur-Orge (Essonne), 30 décembre 2019 © Photographie BM pour PEE.

Commentaire de l’illustration

La délivrance des permis de construire par les communes est une pratique singulière qui est généralement conduite vis-à-vis des riverains et des usagers des villes par les élus et les administrations avec « une extrême  discrétion », voire dans une sorte de « secret défense »,  qui sont deux composantes de la « politique du fait accompli ». Pour quelles raisons profondes une municipalité délivre-t-elle, pour une même parcelle, un permis de démolir pour un pavillon existant (datant de la fin du XIXe/début du XXe siècle), et un permis de construire pour un immeuble ? Ces deux décisions doivent être interrogées : elles se situent, en cette année 2019, ou elles se produisent, dans un contexte de densification urbaine du quartier de la gare du RER de Savigny-sur-Orge. Elles résultent d’un effet paradoxal – c’est-à-dire incompréhensible – de la rénovation urbaine d’un autre quartier de la commune, le quartier de Grand-Vaux, où une rénovation urbaine en cours (ANRU), provoque la démolition de nombreux logements existants et à terme une baisse des logements sociaux de ce quartier : constructions de nouveaux logements d’un côté, démolition de logements sociaux existants d’un autre côté.

CONCLUSION

Une ville est un organisme vivant qui agrège de façon visible des milliers de vies individuelles complexes qui sont, pour leur majeure partie, invisibles les unes vis-à-vis des autres, chacune possédant un environnement et une histoire qui lui est propre. Une amélioration future hypothétique (AFH) peut-elle être compensée par une dégradation présente certaine (DPC) ? Rien n’est moins sûr. La perte de la qualité de vie offerte par des quartiers pavillonnaires (avec ses espaces non construits, ses arbres, sa faune et sa flore, sa qualité de l’air, son réchauffement climatique limité, son régime de retour des eaux pluviales vers les nappes phréatiques …) ne peut en aucun cas être compensée, pour ce même territoire, par celle offerte par des immeubles. La vie individuelle ignore les « compensations » imposées. Elles sont contraires à  l’écologie intégrale qui s’impose à nous.


4. NOTE SUR L’INTERSECTIONNALITÉ
La notion d’intersectionnalité est une notion relativement récente en sciences sociales. Elle nécessite d’être précisée.

L’intersectionnalité (intersectionality en anglais) est un concept utilisé en sociologie et en sciences sociales. Elle qualifie la situation de personnes qui subissent simultanément plusieurs formes de domination ou de discrimination dans une société. Le terme a été proposé en 1989 par l’américaine Kimberlé CRENSHAW (née en 1959), docteur en droit, avocate, professeur à l’Université de Californie, pour analyser les effets cumulés visant les femmes noires américaines : à savoir l’intersection du sexisme (être une femme) et du racisme (être noire).

Par exemple, en 2019, les critiques médiatiques adressées à Greta THUNBERG (née en 2003), militante contre le réchauffement climatique qui dénonce l’inaction des gouvernements, relèvent de l’intersectionnalité : elles visent à la fois son engagement écologiste, son appartenance au sexe féminin, sa jeunesse, voire sa nationalité suédoise ou sa personnalité.

L’intersectionnalité étudie les liens de domination et de discrimination (genre, race, classe sociale, orientation sexuelle, engagement politique…) qui se nouent. Elle analyse les rapports sociaux, à la fois au niveau macro-sociologique et au niveau micro-sociologique :

  • macro-sociologique, en analysant les systèmes de pouvoir expliquent le maintien des inégalités et leur développement,
  • micro-sociologique, en analysant la nature et les effets des systèmes d’inégalités complexes dans les trajectoires individuelles.

La recherche en matière d’intersectionnalité envisage différentes orientations comme l’approfondissement des notions de pouvoir, et la prise en compte des notions de capital (capital économique, de capital social, de capital naturel).

5. LÉGENDES DES ILLUSTRATIONS DE L’ARTICLE

  • Dialogue global est le titre de la revue de l’Association internationale de Sociologie (International Sociological Association, ISA). Il constitue un projet auquel tous les esprits progressistes ne peuvent que souscrire.
  • « Danger de mort ». Plaque de mise en garde de la SNCF taguée, 26 octobre 2019. © Photographie BM pour PEE.
  • Challenges of the 21st Century : Democracy, Environment, inequalities, Intersectionelity, IV ISA Forum of Sociology, July 14-18 2020, Porto Alegre, Brazil. © International Sociological Association/ISA.
  • Annonce de démolition d’un pavillon devant être remplacé par un immeuble, rue Albert 1er / rue Chamberlin / avenue Carnot à Savigny-sur-Orge (Essonne). © Photographie BM pour PEE, 4 décembre 2019.
  • « Ici prochainement. La Villa Carnot ». Panneau d’annonce de construction d’un immeuble au carrefour rue Albert 1er / rue Chamberlin / avenue Carnot à Savigny-sur-Orge (Essonne), 30 décembre 2019 © Photographie BM pour PEE.  

6. COMMENTAIRES

COMMENTAIRE du 3 janvier 2020
Un cinquième vœux : le décolonialisme

Dans votre article – très intéressant à plus d’un titre – vous soulevez un grave problème qui se pose chaque fois que l’on considère la façon dont les pouvoirs politiques modifient un environnement existant (naturel, urbain…) dans lequel des habitants vivent, en le démolissant purement et simplement pour le remplacer par un nouvel environnement (artificiel, densifié…).

Cette opération est effectuée par les autorités selon deux temporalités :

  • dans un contexte général (le Plan Local d’Urbanisme, le PLU, qu’il soit communal, intercommunal, métropolitain…),
  • dans un contexte particulier, concernant des décisions ponctuelles, avec souvent leurs lots « magnifiques et surprenantes dérogations » (hauteur des immeubles, dépassement des surfaces construites, manque de places de stationnement, voire autorisation de construction sur le domaine public lorsque par exemple des balcons privés le surplombent …).

Dans le cas des autorisations particulières, lorsque celles-ci portent sur un dossier précis (pour un permis de construire) celles-ci sont données :

  • avec une absence de transparence (rétention d’informations, confidentialité, secret…) entourant les décisions publiques d’attribution des permis de démolir, des permis de construire
  • avec un argumentaire fondé sur les seuls avantages que présente « ce qui est à venir » au détriment de « ce qui existe ». Les avantages sont toujours optimisés et les inconvénients sont, soit minimisés, soit tout simplement oubliés. Toute pensée autre est immédiatement réfutée et reléguée comme une position rétrograde. N’oublions pas que c’est par cette surdité et cet aveuglement que la France a détruit les haies de ses campagnes avec les graves conséquences sur la biodiversité des espèces végétales et animales, le régime des vents, l’aggravation des inondations…

Entre les élus municipaux, les élus intercommunaux, les fonctionnaires territoriaux, les propriétaires et les promoteurs, existe une « sympathique convivialité » fondée sur des intérêts communs : la construction d’un immeuble à la place d’un pavillon génère de nouveaux impôts fonciers, donc des recettes pour les collectivités. Elle génère aussi des dépenses, mais on n’en parle jamais.

Résumons :

  • D’un coté, ceux qui décident : les pouvoirs, les administrations, les maires, les promoteurs, les urbanistes…
  • De l’autre côté, ceux qui subissent leurs décisions : les riverains, les habitants, les usagers des territoires…

On s’aperçoit tout de suite qu’il y a une dépossession territoriale de ceux qui vivent la ville dans la mesure où, à aucun moment, les décisions de modification de l’environnement ne font l’objet d’une réelle démocratie participative de nature à ouvrir un espace permettant de formuler des consensus collectifs explicites.

« Le sol cède sous les pieds »

Cette situation est bien décrite par Bruno LATOUR qui écrit :

« L’impression de vertige, presque de panique, qui traverse toute la politique contemporaine, vient de ce que le sol cède sous les pieds de tout le monde à la fois, comme si on se sentait attaqué partout dans ses habitudes et dans ses biens. » (p. 17) Il précise : « C’est une question d’attachement, de mode de vie que l’on est en train de nous arracher, de sol, de propriété qui cèdent sous nos pas. » (p.18)

Le constat qu’il fait est simple :

« Personne n’est plus chez soi. Tout et ouvert. Il faudra vivre dehors, sans aucune protection, balloté par tous les vents, mélangé à tout le monde, se battre pour tout, ne plus avoir aucune garantie, se déplacer sans cesse, perde toute identité, tout confort. » (p. 20). Il lance cette interrogation : « Qui peut vivre ainsi ? »

Son analyse est que nous sommes en présence d’une nouvelle universalité. Lorsqu’il dit « sentir que le sol est en train de céder. » (p. 19), il ne s’agit pas d’une métaphore, d’un retour dialectique – ce que les médias seraient tentés de qualifier de « retour de manivelle » (Mais qui sait aujourd’hui ce que c’est ?) et qui pourrait s’énoncer en ces termes : le pouvoir qui dépossède est à son tour, dépossédé.

« Vous avez perdu votre territoire ? Nous vous l’avons pris. Apprenez que nous sommes en train de le perdre à notre tour… » (p. 17)

Autrement dit : Nous sommes des voleurs, mais nous sommes nous-mêmes, à notre tour, victimes de voleurs : ce sont les autres qui sont des voleurs ! Ainsi tentent cyniquement de se justifier ceux qui portent atteinte à la biodiversité et qui commettent les effets pernicieux sur le réchauffement climatique qui en découlent.

La désobéissance civile

Alors, comment penser la situation présente ? Et que faire ? Pour résister à cette colonisation, il existe une condition qui doit être remplie préalablement : celle de l’exercice d’une désobéissance épistémique, c’est-à-dire d’un abandon de l’obéissance de pensée. Rien de compliqué. Rappelons-nous l’idée novatrice de désobéissance civile, la Civil Disobedience défendue par l’américain Henry THOREAU (1817-1962). Il la définissait en 1849 comme « le refus assumé et public de se soumettre à une loi, à un règlement, à une organisation ou à un pouvoir jugé inique par ceux qui les subissent ». Alors que la désobéissance classique oppose deux formes de violence, la désobéissance civile est un refus non violent de participer aux mesures prises par un pouvoir illégitime.

La résistance à des lois injustes a existé dans le droit romain : c’est la jus resistendi, le droit à la résistance que LA BOÉTIE a repris au XVIe siècle dans le Discours de la servitude volontaire : le pouvoir d’un État repose entièrement sur la coopération de la population. Ainsi, dès l’instant où la population refuse d’obéir, l’État n’a plus de pouvoir.

A l’évidence nous sommes dans une logique marquée par le colonialisme. La réponse à lui apporter est celle du décolonialisme.

Le décolonialisme est donc le 5e vœu.

Et merci encore pour l’article et le document qui sont très intéressants.

LATOUR Bruno, Où atterrir ? Comment s’orienter en politique ? La Découverte, 2017, 156 p.

MAESSCHLCK Marc, « La désobéissance épistémique comme « contre-poétique » décoloniale » in MIGNOLO Walter D, La désobéissance épistémique. Rhétorique de la modernité, logique de la colonialité et grammaire de la décolonialité, PIE Peter Lang, 2015.


© Sylvie MONNIOTTE-MÉRIGOT et Bernard MÉRIGOT, le Conseil d’orientation de PEE. Article mis en ligne le 1er janvier 2020.

Portes de l’Essonne Environnement
http://portes-essonne-environnement.fr
Média numérique
ISSN 2495-1161. Dépôt légal du numérique, BNF 2020.

Savigny-sur-Orge. École Ferdinand-Buisson : conserver la mémoire des instituteurs morts à la guerre 1914-1918

« Avant destruction complète de la vieille école …» peut-on lire sur un tract annonçant l’exposition Mémoire d’école qui se tient à l’école Ferdinand-Buisson de Savigny-sur-Orge (Essonne) le samedi 22 juin 2019. (1) Le mot est précis. On pourrait le juger excessif. En fait, il exprime le ressenti des usagers actuels de l’école face au projet de la municipalité qui consiste, en plusieurs phases, à démolir entre 2019 et 2022 la totalité des bâtiments du site, et à construire à la place un nouvel ensemble scolaire (école élémentaire  et école maternelle). Il ne subsistera rien des locaux actuels. La disparition est imminente, les travaux de démolition commençant dès juillet 2019.

Atelier d’écriture avec porte plume et encre violette organisé dans le cadre de l’exposition Mémoire d’école par l’école Ferdinand-Buisson de Savigny-sur-Orge (Essonne) le samedi 22 juin 2019. © Photographie Bernard Mérigot / CAD pour PEE.

L’exposition « Mémoire d’école » présentée par Françoise JEANPIERRE (école Ferdinand-Buisson) et Laetitia BRETEMIEUX (service des Archives et de la Documentation de la Mairie de Savigny-sur-Orge) est parcourue par une émotion qui tient au fait que les lieux n’existeront bientôt plus. Elle est l’ultime manifestation pour présenter in situ l’histoire de bâtiments dédiés depuis 1883 à la transmission de connaissances et au « transfert d’éducation » effectués par des générations d’enseignants auprès de générations d’élèves. Ce sont des lieux encore « habités ». D’autres locaux les remplaceront, mais ce ne sera plus la même chose.

Mémoire d’école. Tract de l’exposition organisée le samedi 22 juin 2019 à l’École Ferdinand-Buisson à Savigny-sur-Orge (Essonne). Format 21 x 14,8 cm. Collection CAD.

On peut lire sur le tract : « Visite de l’École Ferdinand Buisson avant destruction complète de la vieille école pendant l’été 2019 pour laisser place au projet municipal de nouvelle structure scolaire et périscolaire. Que vous soyez nostalgique de vieilles pierres, simple curieux ou que vous vouliez revoir une dernière fois l’école de votre enfance, venez découvrir l’exposition Mémoire d’école organisée par le service des Archives municipales et l’école ».


Deux plaques commémorant la guerre de 1914-1919. École Ferdinand-Buisson de Savigny-sur-Orge (Essonne), 22 juin 2019. Photographie BM/CAD pour PEE.

Toutes les écoles de la première moitié du XXe siècle ont été traversées par les guerres. Celles de Savigny-sur-Orge l’ont été. Les murs de Ferdinand-Buisson en portent témoignage aujourd’hui. La mémoire habite encore les salles de classe, les couloirs, les préaux, les cours de récréation. Puisque rien ne subsistera demain, c’est le bon moment de se préoccuper de la préservation de ce qui est scellé dans ces murs. Comme ces deux plaques de Ferdinand-Buisson. La première est gravée « A la mémoire de MARTIN Marcel, SCORNEC Maurice, SEGUEU Auguste, anciens élèves de cette école. Membres de (…) Conseil de la Société populaire de Savigny-sur-Orge, morts au Champ d’honneur ». La seconde est un panneau composé de carreaux sur laquelle on lit : « Aux instituteurs de Seine et Oise, aux enfants de la commune morts pour la Patrie, le Département, 1914-1918 ».

Buste en bronze d’un soldat de 1914-1918 et plaque de marbre blanc portant les noms des morts de la Grande guerre. École Ferdinand-Buisson de Savigny-sur-Orge (Essonne), 22 juin 2019. Photographie BM/CAD pour PEE.

Sur le mur qui fait face aux deux premières plaques, un buste en bronze d’un soldat de 1914-1918 surmontant une plaque de marbre blanc portant les noms des morts de la Grande guerre. « A la mémoire glorieuse des enfants de Savigny-sur-Orge morts pour la France 1914-1915. Ils ont bien mérité de la patrie». (2)

Ces quatre objets patrimoniaux (trois plaques et un buste en bronze) doivent-être conservés. La plus grande attention doit leur être portée :

  • traitement et conservation de ces quatre objets mémoriels sans les séparer,
  • dépose avec soin, selon les règles de l’art, par des spécialistes,
  • entrepose dans des conditions assurant leur sécurité,
  • repose et scellement à nouveau sur les murs d’une même salle, se faisant face, dans le nouveau bâtiment.

Ils constituent depuis un siècle le prolongement de l’existence de ceux qui ont habité le lieu que nous habitons nous même aujourd’hui. Ils sont le témoignage de notre participation à la Grande guerre. Ils sont la mémoire de nos ancêtres résidentiels communs. Ne pas les reposer dans la même configuration – autrement dit les séparer – constituerait un sacrilège mémoriel.


Quels sont les clivages mémoriels dans les écoles et les lycées ? Ceux qui reviennent des combats en 1918, qu’ils soient blessés ou non, sont marqués par ces quatre années. En reprenant leur vie d’avant et leur activité professionnelle, ils constatent les places vides laissées par les morts, leurs collègues de travail, leurs camarades d’école. L’historien Emmanuel SAINT-FUSCIEN observe que la Grande Guerre occupe dans un premier temps une place « glorieuse et héroïque ».  Il note qu’a la fin des années 1920, « le changement de génération scolaire rend plus difficile la prise en charge du deuil et des souffrances ainsi que la permanence de certaines valeurs guerrières. » Pour lui, un clivage mémoriel s’opère au tournant de 1920/1930 au sein des mondes scolaires. (3)

La mémoire collective est faite d’une série d’allers-retours. La disparition des derniers soldats de la guerre (ceux qui étaient nés en 1894 avaient 20 ans en 1914 et sont devenus centenaires en 1994) constitue un de ces clivages mémoriels. La disparition annoncée des bâtiments historiques de l’école Ferdinand-Buisson de Savigny-sur-Orge, qui porte scellés dans ses murs des objets de mémoire (plaques commémoratives, statue en bronze d’un soldat, noms de morts…) constitue une épreuve. La préservation et la réinstallation de ces objets de mémoire dans les nouveaux bâtiments de l’école constitueront un nouvel épisode de la transition mémorielle, modalité nouvelle de la transmission.


RÉFÉRENCES

1. « L’École Ferdinand Buisson. A travers le temps », Le Mag, Savigny-sur-Orge, Magazine municipal d’information, n° 6, mai 2019, p. 12.
2. COMMUNE DE SAVIGNY-SUR-ORGE, « Les écoles d’autrefois », Journées européennes du patrimoine, La mémoire de Savigny-sur-Orge, n° 13, septembre 2006, 12 p.
3. SAINT-FUSCIEN Emmanuel , « Sortir de la guerre pour revenir dans la classe ? L’impact de la guerre sur les pratiques enseignantes au prisme du cas Delvert (1906-1939) », Histoire de l’éducation, n° 139, 2013, p. 51-72. URL : http://journals.openedition.org/histoire-education/2717 ; DOI : 10.4000/histoire-education.2717.


LÉGENDES DES ILLUSTRATIONS

  • Atelier d’écriture avec porte plume et encre violette organisé dans le cadre de l’exposition Mémoire d’école par l’école Ferdinand-Buisson de Savigny-sur-Orge (Essonne) le samedi 22 juin 2019. © Photographie Bernard Mérigot / CAD pour PEE.
  • Deux plaques commémorant la guerre de 1914-1919. École Ferdinand-Buisson de Savigny-sur-Orge (Essonne).
    « A la mémoire de MARTIN Marcel, SCORNEC Maurice, SEGUEU Auguste, anciens élèves de cette école. Membres de (…) Conseil de la Société populaire de Savigny-sur-Orge, morts au Champ d’honneur ».
    « Aux instituteurs de Seine et Oise, aux enfants de la commune morts pour la Patrie, le Département, 1914-1918 ».
    22 juin 2019. © Photographie BM/CAD pour PEE.
  • Buste en bronze d’un soldat de 1914-1918 et plaque de marbre blanc portant les noms des morts de la Grande guerre. École Ferdinand-Buisson de Savigny-sur-Orge (Essonne), 22 juin 2019. Photographie BM/CAD pour PEE.
  • Mémoire d’école. Tract de l’exposition organisée le samedi 22 juin 2019 à l’école Ferdinand- Buisson à Savigny-sur-Orge (Essonne). Format 21 x 14,8 cm. Collection CAD.

DOCUMENT EN LIGNE

RÉFÉRENCE
COMMUNE DE SAVIGNY-SUR-ORGE, « Les écoles d’autrefois », Journées européennes du patrimoine, La mémoire de Savigny-sur-Orge, n°13, septembre 2006, 12 p. : http://www.savigny-avenir.fr/2006/09/01/les-ecoles-dautrefois/


© Sylvie MONNIOTTE-MÉRIGOT et Bernard MÉRIGOT. Article mis en ligne le 25 juin 2019, 10h45.

Portes de l’Essonne Environnement
http://portes-essonne-environnement.fr
Média numérique
ISSN 2495-1161. Dépôt légal du numérique, BNF 2019.